đ Sentientisme : la terre ferme sous nos luttes
Les fondations qu'il nous faut pour bùtir l'égalité
Le sentientisme. Jây reviens toujours. Et jâessaie de le faire de mille maniĂšres diffĂ©rentes. Parce que lâanimalisme sans sentientisme, jâen suis convaincu, ne peut que perdre pied. Les meilleures intentions, pour transformer nos relations de violence avec les autres animaux, pour aller vers une meilleure considĂ©ration, ces meilleures intentions partent Ă la dĂ©rive si elles ne se sont pas ancrĂ©es Ă ce socle1.
Ce roc solide quâest le sentientisme
Mais je vais trop vite en besogne : avant le sentientisme, la sentience.
Le philosophe Peter Singer, il y a plus de cinquante ans, posait dĂ©jĂ trĂšs bien lâenjeu :
« La capacitĂ© Ă souffrir â ou plus prĂ©cisĂ©ment, Ă souffrir et/ou Ă Ă©prouver le plaisir ou le bonheur â n'est pas simplement une caractĂ©ristique comme une autre comme la capacitĂ© Ă parler ou Ă comprendre les mathĂ©matiques supĂ©rieures. [âŠ] Quand [on] dit que nous devons considĂ©rer les intĂ©rĂȘts de tous les ĂȘtres capables de souffrir ou d'Ă©prouver du plaisir, [on] n'exclut de façon arbitraire du bĂ©nĂ©fice de la considĂ©ration aucun intĂ©rĂȘt du tout â contrairement Ă ceux qui tracent la ligne en fonction de la possession de la raison ou du langage. La capacitĂ© Ă souffrir et Ă Ă©prouver du plaisir est une condition nĂ©cessaire sans laquelle un ĂȘtre n'a pas d'intĂ©rĂȘts du tout, une condition qui doit ĂȘtre remplie pour qu'il y ait un sens Ă ce que nous parlions d'intĂ©rĂȘts. Il serait absurde de dire qu'il est contraire aux intĂ©rĂȘts d'une pierre d'ĂȘtre promenĂ©e le long du chemin par les coups de pied d'un Ă©colier. Une pierre n'a pas d'intĂ©rĂȘts parce qu'elle ne peut pas souffrir. Rien de ce que nous pouvons lui faire ne peut avoir de consĂ©quence pour son bien-ĂȘtre. La capacitĂ© Ă souffrir et Ă Ă©prouver du plaisir est, par contre, une condition non seulement nĂ©cessaire, mais aussi suffisante, pour dire qu'un ĂȘtre a des intĂ©rĂȘts â il aura, au strict minimum, un intĂ©rĂȘt Ă ne pas souffrir. Une souris, par exemple, a un intĂ©rĂȘt Ă ne pas recevoir de coups de pied, parce que si elle en reçoit elle souffrira . »
Peter Singer, L'ĂgalitĂ© animale expliquĂ©e aux humain-es, tahin party, 2000 (rééd. 2007), p.16-17. Disponible en ligne : https://tahin-party.org/singer.html
Je m'appuie sur Singer car il l'a formulé précocement et avec une acuité toujours d'actualité, mais bien d'autres ont repris et développé cette position sentientiste depuis. Attention à ne pas confondre : la sentience est un phénomÚne, étudié par les sciences ; le sentientisme est une thÚse morale, qui affirme que la sentience suffit à fonder un statut moral. De l'un à l'autre, un pas normatif à franchir qui consiste à reconnaßtre que :
1/ ĂȘtre sentient implique que ce qui nous arrive nous importe ;
2/ ce qui importe Ă un ĂȘtre sentient compte, Ă Ă©galitĂ© avec ce qui importe Ă tous les autres.
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âș Mon article âLa sentience en 10 idĂ©esâ dans LâAmorce
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Jâen profite pour Ă©carter deux contresens que jâentends souvent :
Non, le sentientisme ne dĂ©pend pas de lâutilitarisme !
Ce nâest pas parce quâil a Ă©tĂ© mis en avant par Peter Singer â qui a par ailleurs dĂ©fendu lâutilitarisme pendant toute sa carriĂšre acadĂ©mique â quâil lui est restreint. La philosophe ValĂ©ry Giroux, qui est dĂ©ontologiste, sâappuie aussi sur une position sentientiste. La sentience est la source des intĂ©rĂȘts subjectifs qui doivent ĂȘtre pris en compte moralement, indĂ©pendamment dâune thĂ©orie morale spĂ©cifique.
Non, le sentientisme nâimplique pas un focus exclusif sur les souffrances !
Relisons lâextrait de Singer plus haut : ânous devons considĂ©rer les intĂ©rĂȘts de tous les ĂȘtres capables de souffrir ou dâĂ©prouver du plaisirâ. DâemblĂ©e, la sentience implique aussi dâĂ©prouver des expĂ©riences positives, et celles-ci ont aussi une importance morale2. En particulier : ĂȘtre privĂ©.e de la plupart des joies communes de lâexistence reprĂ©sente aussi une injustice, en plus de se voir infliger des souffrances3. Les autres animaux ont le droit de sâĂ©panouir, de forger de belles relations, de choisir leur environnement, dâaffirmer leur personnalitĂ©, etc.
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Pour aller plus loin :
âș Ăp. #1 âSpĂ©cisme : appelons un chat un chat !â avec la philosophe ValĂ©ry Giroux
âș Ăp. #27 âQui compte moralement ?â avec le philosophe Nicolas Delon
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âCe qui met en accusation chaque larmeâ
Tous les gens qui ressentent des sensations et des Ă©motions devraient ĂȘtre considĂ©rĂ©s, leurs intĂ©rĂȘts pris en compte Ă Ă©galitĂ©. Câest Ă la fois si simple, si Ă©lĂ©mentaire, et encore si compliquĂ© pourtantâŠ
Sans le sentientisme, on trĂ©buche Ă la premiĂšre chausse-trappe : âMais les plantes communiquent entre elles, on le sait !â, âMais pourquoi ne pas Ă©tendre notre amour Ă tout le Vivant ?â. On voudrait rĂ©pondre, on bafouille, on dit que ça n'a rien Ă voir, que ça n'est pas pareil... Que rĂ©pondre, si on ne peut pas rappeler ce qui compte ? Câest-Ă -dire : les intĂ©rĂȘts concrets, rĂ©els ; non le vivant abstrait mais la vie vĂ©cue, lâexistence individuelle. La souffrance, le bonheur, le bien, le mal, lâangoisse, lâextase⊠Tout ce qui ouvre le champ de la rĂ©flexion Ă©thique, des obligations quâon se doit et des droits quâil nous faut dĂ©fendre : parce que je suis conscient subjectivement, ce que les autres me font â et plus largement : ce qui mâarrive â mâaffecte, en bien ou en mal. Je suis quelquâun, mes expĂ©riences comptent. Et ce plaisir qui mâemplit ou cette agonie qui me terrasse, les autres ĂȘtres sentients lâont en partage. Et toutes ces joies, toutes ces larmes, tous ces ennuis ont une importance pour qui les Ă©prouve. De la truie qui ne peut se retourner dans sa cage de contention, au poulpe qui sâĂ©chappe enfin aprĂšs des annĂ©es de solitude et dâennui, en passant par le saumon qui traverse les ocĂ©ans et nâarrivera jamais Ă destination â un chalutier se trouvait lĂ , sur son chemin.
Je lisais Joseph Andras rĂ©cemment, et je suis tombĂ© sur ce passage qui sâefforce de dĂ©finir lâIdĂ©e au cĆur du socialisme, face Ă la force destructrice du capitalisme :
âLa force est le capitalisme mais elle est bien plus que ça : elle est, disons-nous aprĂšs Weil, ce qui dĂ©vore les poumons du travailleur, jette le chĂŽmeur Ă la rue, distribue inĂ©galement lâespĂ©rance de vie, classifie lâespĂšce en races, brutalise et dĂ©value la femme, colonise la terre, bombarde le village, frappe lâenfant, rit du dissemblable, entrave lâinvalide, saccage les sols, infeste lâeau, salope le vent, abat les animaux. La force est notre grand ennemi. Elle passe parfois par nous. Elle est Ă dĂ©faire en toutes ses faces.
Notre socialisme ne saurait donc sây complaire. Il ne sâabandonne pas Ă la puissance et, mĂȘme, marche ouvertement auprĂšs de la faiblesse, que Weil, dans lâun de ses carnets, tenait pour le vĂ©ritable remĂšde Ă la force. Cette « pensĂ©e de la faiblesse » nâest pas, comme le rappelle la chercheuse Hiromi Takahashi, « lâinsuffisance, lâincapacitĂ©, le manque de rĂ©sistance, le dĂ©faut de qualitĂ© » : elle est la possibilitĂ© dâ« une nouvelle architecture sociale » qui, enfin, ne consacrerait plus la volontĂ© de puissance. Le latin dit flebilis, ce qui est « digne dâĂȘtre pleurĂ© ». Dans une lettre en date de lâannĂ©e 1917, Luxemburg disait dĂ©jĂ , superbement, se sentir chez elle « partout oĂč il y a [...] les larmes des hommes ». LâannĂ©e suivante elle dĂ©crivait « le souffle du socialisme » comme ce qui met en accusation « chaque larme » qui aurait pu ĂȘtre Ă©vitĂ©e.â
Joseph Andras, La vie bonne. Notre socialisme, Divergences, 2026
Andras formule ici, avec la justesse quâon lui connaĂźt, ce qui est au cĆur du sentientisme. Ce pourrait mĂȘme en ĂȘtre la nouvelle dĂ©finition : le sentientisme est, comme son socialisme (avec Luxemburg), âce qui met en accusation chaque larme qui aurait pu ĂȘtre Ă©vitĂ©eâ.
La gauche anti-sentientiste
La gauche spĂ©ciste pense parler un autre langage que nous â un langage âbien politiqueâ et âsurtout pas moralâ, dit-elle, pas le âcharabia mi-moralisateur mi-scientiste du sentientismeâ.
Mais si, nous parlons le mĂȘme langage. MĂȘme, oserais-je : nous maĂźtrisons cette langue mieux que vous, car notre emploi ne souffre pas dâexceptions arbitraires, ne se contredit pas Ă chaque phrase.
Vous dites âsolidaritĂ© universelleâ, et plus loin âentre les humainsâ.
Vous dites âlâĂ©mancipation gĂ©nĂ©raleâ, puis vous vous attablez autour des cadavres.
Vous dites "écouter les voix qu'on n'entend pas", pour mieux décréter que celles qui ne passent pas par le langage humain ne comptent pas.
Vous dites âvive la rĂ©volution !â mais vous insinuez que les animaux ne sont pas des sujets politiques.
Vous dites âlaissons faire les concerné·esâ pour abandonner Ă leur sort les plus vulnĂ©rables.
Vous dites âfermons les prisonsâ, mais pas les Ă©levages.
Vos slogans sont pĂ©tris dâexclusions ; ils suintent dâun suprĂ©macisme inavouĂ©.
Nous avons simplement tirĂ© les fils, dĂ©ployĂ© le projet dâĂ©galitĂ© jusquâĂ son aboutissement, abattu les frontiĂšres, fait ployer les palissades qui nous barraient la vue. Le sentientisme a permis de relever le regard, et voir chacun·e, tout le monde, dans la diversitĂ© de leurs existences et de leurs diffĂ©rences. Mais aussi avec toute la prĂ©cision qui importe : chaque intĂ©rĂȘt doit ĂȘtre considĂ©rĂ©. Ce sol commun des luttes, je me suis rendu compte quâil avait un autre nom, plus simple, plus connu, plus largement partagĂ© (au moins Ă gauche) : lâĂ©galitĂ©.
Eh oui ! Le sentientisme, câest lâĂ©galitĂ©, ni plus ni moins. Il lutte pour lâabolition de tous les communautarismes, pour la fin des discriminations. Câest le dĂ©passement, enfin, des logiques dâappartenances. Fini de demander : âEs-tu dans mon club ? Me ressembles-tu ? Sinon, reste dans ta fange, je dois mâoccuper des miens.â Fini de refermer le cercle. Fini de restreindre notre solidaritĂ©. Seul le sentientisme tient la promesse Ă©galitaire â parce quâil fonde la considĂ©ration morale sur la seule chose qui puisse avoir des enjeux pour soi-mĂȘme : Ă©prouver sa propre vie.
Le sentientisme, câest lâĂ©galitĂ©, ni plus ni moins. Il lutte pour lâabolition de tous les communautarismes, pour la fin des discriminations. Câest le dĂ©passement, enfin, des logiques dâappartenances.
Attention, sols glissants
Dâautres terres que le sentientisme nous invitent Ă nous Ă©merveiller du paysage, Ă dĂ©gager la vue et ne pas rester les yeux rivĂ©s sur nos nombrils. La vue y est large certes, belle mĂȘme, mais floue et dĂ©sengagĂ©e. Et les consĂ©quences : dĂ©sastreuses. Les terres de celleux qui prĂ©tendent dĂ©passer tous les dualismes, y compris ce nouveau âdualisme antispĂ©cisteâ qui Ă©rigerait la sentience en frontiĂšre. âPensez aux plantes, aux Ă©cosystĂšmes, ne vous laissez pas avoir par lâarnaque sentientiste qui se fiche des riviĂšres et des champignons. Il faut considĂ©rer tout le vivant !â
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âș Le chapitre 31. « La sentience recrĂ©e une hiĂ©rarchie » de mon livre
On sait le rĂ©sultat de ces discours pseudo-inclusifs. Un aveuglement bien assumĂ© face au suprĂ©macisme humain, au nom dâune inclusivitĂ© de façade. Admirez les plantes, oubliez donc les animaux. Celles-ci ne sont jamais autant brandies que lorsquâil Ă©tait question des intĂ©rĂȘts de quelque individu sentient la seconde dâavant. Et puis, cette indistinction est bien commode quand elle permet de se taire sur lâĂ©levage, sur la pĂȘche, sur la violence, sur la domination spĂ©ciste. Non, puisque tous les ĂȘtres de ce monde seraient logĂ©s Ă la mĂȘme enseigne (tels, face Ă la canicule, Bernard Arnault et tous ces gueux qui ont lâaudace de crever de chaud sous les toits4). Tous vivants, tous Ă©galement admirables, tous des maillons des chaĂźnes trophiques. Tous mangeables aussi, câest bien normal !
Mais dans l'Ă©tat du monde, le cannibalisme intra-humain reste Ă©videmment hors de question (quel soulagement !). La fatalitĂ© ne vaut bien que pour les perdants du rapport de force. Et donc ces discours dâindistinction si commodes savent bien quâils ne peuvent servir quâĂ rabaisser les autres animaux, en les mettant au niveau des bactĂ©ries et des buissons. Le sol nâĂ©tait pas sentientiste, il sâest donc effondrĂ©.
Comme je lâĂ©crivais dans un chapitre de mon ouvrage :
âĂ vouloir dissoudre les frontiĂšres ontologiques, on brouille un peu vite les hiĂ©rarchies politiques : ce nâest pas le Gulf Stream quâon suspend par une patte arriĂšre avant de le saigner en cadence. Sous ses airs de subversion, ce type de discours rejoue â dans sa forme mĂȘme â la centralitĂ© humaine quâil prĂ©tend dĂ©passer. Le « dĂ©centrement radical » promis se contente au fond de dĂ©placer un peu le piĂ©destal, sans jamais vraiment en descendre. On a vite fait, si lâon nây prend garde (et malgrĂ© de bonnes intentions de dĂ©passement de lâanthropocentrisme), de renvoyer insidieusement les animaux Ă la case « Nature » oĂč la grande CĂ©sure les avait enfermĂ©s5.â
Quand la gauche rejette le fondement sentientiste, souvent en faveur dâun flou artistique pseudo-dĂ©centrĂ©, elle fait immanquablement des erreurs politiques. Elle oublie des gens. Pour le dire autrement encore : les positions anti-sentientistes rĂ©introduisent TOUJOURS lâinĂ©galitĂ© par la fenĂȘtre. Elles diluent sans cesse les intĂ©rĂȘts des ĂȘtres qui souffrent, au nom dâĂ©gards bien plus vagues et inconsĂ©quents. AprĂšs tout, pourquoi rĂ©clamer des droits fondamentaux quand, comme le veulent les penseur·euses du vivant, on peut juste âapprendre Ă voir6â lâanimalitĂ© avec une fascination et un respect qui nâengagent Ă rien ?
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âș Le site sentience.pm créé et mis Ă jour par le Projet MĂ©duses
Quand la gauche rejette le fondement sentientiste, souvent en faveur dâun flou artistique pseudo-dĂ©centrĂ©, elle fait immanquablement des erreurs politiques. Elle oublie des gens. Pour le dire autrement encore : les positions anti-sentientistes rĂ©introduisent TOUJOURS lâinĂ©galitĂ© par la fenĂȘtre.
AprÚs la dérive, la terre ferme, enfin
On a passĂ© trop de temps Ă flotter, Ă nager entre deux eaux, Ă confondre l'Ă©cume et le sol. On a prĂ©tendu aider les animaux avec des mots qui ne portaient rien : « la Nature », « le Vivant », « le non-humain », « le devenir-animal », « les assemblages multi-espĂšces ». Des mots creux, gorgĂ©s d'eau. Autant de vieux radeaux pourris qui prennent l'eau sitĂŽt quâon cherche Ă sâappuyer dessus7.
Autour du sentientisme, les terrains glissants ne manquent pas : Ă©cologie profonde8 (profondĂ©ment spĂ©ciste, le plus souvent), vitalisme rĂ©actionnaire9 (on y reviendra en dĂ©tail), posthumanisme10 (mĂȘme s'il en existe des versions antispĂ©cistes, je suis sceptique et mĂ©fiant ; mais je pourrais changer dâavis !), animisme plaquĂ© sur nos sociĂ©tĂ©s occidentales pour faire dĂ©colonial11, etc. Autant de fausses terres qui nous ramĂšnent au large sitĂŽt qu'on croit avoir atteint la rive.
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âș Le chapitre 41. « Le vĂ©ganisme est une imposition coloniale » de mon livre
âș Le chapitre 48. « La pensĂ©e du vivant est compatible avec lâantispĂ©cisme »
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Le sentientisme, lui, tient. Câest la terre ferme sous nos luttes. Sur laquelle on peut bĂątir un monde plus juste pour tout le monde, sans discrimination, sans exclusion. Pour ne plus perdre personne en mer.
Reste que ce terrain nâest pas la destination ; il nâest pas lâhorizon. Câest un point dâappui sur lequel tout reste Ă construire. Mais câest dĂ©jĂ bien. On peut commencer Ă envisager les autres animaux pour qui ils sont : des sujets, des sujets politiques mĂȘme. Des sujets qui font partie de nos sociĂ©tĂ©s, et avec qui nous avons tant Ă vivre. Pour peu que nous les laissions vivre justement, et vivre libres.
Il y aura plus Ă dire sur les terrains glissants, sur les rochers coupants qui menacent le sentientisme. Il faudra dâautres articles. Pour lâinstant, restons sur cette rive. Reprenons souffle. Et rappelons-nous pourquoi on y tient : parce que quelque part, en ce moment mĂȘme, une truie manque dâĂ©craser ses bĂ©bĂ©s dans sa cage, un poulpe sâennuie Ă mourir dans un aquarium, un saumon avance vers un chalutier. Et parce que ce qui leur arrive a toute lâimportance du monde. Câest tout. Câest immense.
Toutes les pensĂ©es antispĂ©cistes ne sont pourtant pas ancrĂ©es dans le sentientisme. Il existe dâautres formulations concurrentes ou du moins alternatives, sur lesquelles jâessaierai de revenir (de façon un peu critique je pense) dans de futurs articles.
En rĂ©alitĂ©, pour le coup, cela dĂ©pend des thĂ©ories morales : certaines donnent une prioritĂ© forte Ă la rĂ©duction des souffrances sur la promotion des plaisirs (utilitarisme nĂ©gatif). Mais Ă nouveau, le sentientisme ne prĂ©suppose aucune thĂ©orie morale spĂ©cifique : qu'on soit utilitariste, dĂ©ontologiste, Ă©thicien du care ou thĂ©oricien des vertus, on peut ĂȘtre sentientiste. Le dĂ©bat interne Ă l'utilitarisme (positif vs nĂ©gatif) ne concerne donc pas la validitĂ© du sentientisme lui-mĂȘme.
PrĂ©cision, qui a son importance : je dĂ©fends en rĂ©alitĂ© un sentientisme large (â strict). La sentience est pour moi une condition suffisante du statut moral, pas nĂ©cessairement une condition nĂ©cessaire. Rien de contradictoire avec ce qui prĂ©cĂšde : je m'aligne simplement sur ce que je comprends de l'Ă©tat des discussions philosophiques actuelles sur les fondements du statut moral. Depuis plusieurs annĂ©es, des propositions sĂ©rieuses avancent que l'agentivitĂ© pourrait elle aussi ĂȘtre source d'intĂ©rĂȘts propres, et je ne vois pas de raison de fermer la porte Ă cette piste (voir mon entretien avec Nicolas Delon).
Reste que ce sentientisme large ne signifie pas que n'importe quoi fasse l'affaire. La question dĂ©terminante reste celle de la prĂ©sence d'intĂ©rĂȘts ; il nâest pas question de brandir des critĂšres au petit bonheur des affinitĂ©s thĂ©oriques : en particulier, âĂȘtre vivantâ ne suffit pas Ă fonder des intĂ©rĂȘts propres au sens moral â une forĂȘt peut mĂ©riter attention, protection, admiration, cela n'en fait pas un sujet d'intĂ©rĂȘts. Et il convient aussi de se mĂ©fier de la dilution de la notion d'âagentivitĂ©â qu'on trouve dans certaines pensĂ©es du tournant ontologique. Chez Bruno Latour par exemple, une coquille Saint-Jacques ou un microbe sont dĂ©crits comme des « agents » au mĂȘme titre que les animaux sentients. Ă ce compte-lĂ , on ne dĂ©fend plus grand-chose Ă©thiquement⊠parce quâon ne distingue plus rien. Ouvrir la porte Ă d'autres candidats que la sentience n'implique donc pas de la laisser ouverte aux quatre vents.
Si vous avez raté cet épisode de pure indécence signé Yann BarthÚs sur le plateau de Quotidien le 23 juin 2026 en pleine canicule :
Victor Duran-Le Peuch, En finir avec les idĂ©es fausses sur lâantispĂ©cisme, Ăditions de lâAtelier, 2025, chap. 12 « Les animaux font partie de la Nature », p. 99.
Estelle Zhong Mengual, Apprendre Ă voir, Actes Sud, 2021. Je critique lâidĂ©alisme de tels appels Ă âchanger notre regardâ plutĂŽt quâagir sur la rĂ©alitĂ© matĂ©rielle et les conditions de vie des ĂȘtres sentients.
à lire absolument : Domi No, « L'effroi devant le monde (2) : les vieux radeaux prennent l'eau », L'Amorce, 20 novembre 2024. En ligne.
Sur lâincompatibilitĂ© entre Ă©thique animaliste (sentientiste) et Ă©thique environnementale holiste, voir la formulation classique par Tom Regan, The Case for Animal Rights, University of California Press, 1983, p. 361-362 (qui qualifie lâĂ©thique holiste lĂ©opoldienne de « fascisme environnemental »). Pour la reformulation contemporaine du dĂ©bat, voir en particulier Catia Faria et Eze Paez, « Itâs Splitsville: Why Animal Ethics and Environmental Ethics Are Incompatible », American Behavioral Scientist, vol. 63, n° 8, 2019, p. 1047-1060. En ligne. Et pour une synthĂšse rĂ©cente et trĂšs exhaustive du sujet, voir la thĂšse en philosophie de Jonathan Perrin, « Les fondements moraux de lâĂ©cologisme : Ă©tude sur les Ă©thiques animalistes et environnementalistes comme justifications morales de lâimpĂ©ratif Ă©cologique », UniversitĂ© PanthĂ©on-Sorbonne - Paris I, 2025. En ligne.
Voir ce thread et cet article, ainsi que tout le travail prĂ©cieux du collectif Cabrioles, dont les archives sont sur leur substack đđŒ
Pour une critique spécifique des positions de Donna Haraway : Zipporah Weisberg, « The Broken Promises of Monsters: Haraway, Animals and the Humanist Legacy », Journal for Critical Animal Studies, vol. VII, n° 2, 2009, p. 22-62. En ligne.
Plus largement, voir Gary Steiner, Animals and the Limits of Postmodernism, Columbia University Press, 2013.




J'avoue avoir eu une vision bien rĂ©ductrice du sentientisme qu'on n'appliquerait qu'aux "animaux". Or c'est bien le point commun qui permet de dĂ©finir toute oppression. Il faut bien ĂȘtre sentient pour ĂȘtre opprimĂ©, humain ou non. Inclusif.